Chers amies et amis du Festival,

En l’an 2014, nous n’aurons pas la chance de festoyer ensemble. En effet, le 5ème festival de Bruxelles n’aura pas lieu cet été.

Crise financière, crise de foix, lassitude, précarité, ... c’est un peu de tout ça, bien mélangé, qui m’ont décidé de reporter cette cinquième édition.

J’espère revenir en force en 2015, d’ici là, soyez heureux.

Benoît Joveneau







Un texte de Céline Rallet - Comédienne

     Je pense, je conçois, j’imagine, j’écris, j’entend palpiter le bruits du temps, je pratique un art, je présente le monde et en représente les saillies, je transmets mon savoir, j’écoute la musique, je compose de la musique, je partage mes lectures, je me tiens au plus près du monde, j’écoute beaucoup, je parle beaucoup, je veille à faire chanceler les consensus, à bousculer les lieux communs, je prend la parole, je prend des risques, je rencontre des gens que rien ne me prédestinait à rencontrer, je passe et subvertis les frontières, je ne me laisse que rarement aller au découragement, j’élabore des tracés de fictions, j’invente des mondes, je crée de l’espace pour la jubilation, j’ose parier que le rêve qui m’anime lorsque je conçois un projet sera transmissible universellement, je ne cesse d’apprendre, je tisse des ponts, je crée des formes, je suis artiste, je travaille patiemment, j’œuvre pour l’humanité entière.

     Dans ce monde-ci, je rends une carte de couleur bleue à la fin de chaque mois qui me fait entrer dans l’étatique catégorie « Chômeur ».

     Mais non, je ne suis pas une chômeuse. Je ne chôme pas. Je travaille tous les jours. Patiemment, avec endurance, persévérance, joie et désintéressement. Je me lève à 7h00, me met au travail dès 9h00, ne compte pas les heures, travaille souvent tard dans la nuit, me relève le matin, œuvrant, comme la chose la plus précieuse au monde, à défendre ma fraicheur. Je travaille le plus souvent sans soutien, sans garantie, sans arrières, sans nul autre aiguillon que la persévérance têtue et fragile d’un désir que l’obstination un jour peut être transformera en œuvre transmissible et tangible.

Je ne suis donc pas « chômeuse ».

C’est le nom que l’Etat me donne.

Ce n’est pas le nom que je me donne.

     Non, je ne suis pas non plus « responsable de ma situation », de « mon inadaptabilité », ou de « ma mauvaise foi ». Je suis créatrice d’emplois. Du travail, l’Etat n’en crée pas pour moi. Moi, j’en crée pour d’autres. Les innombrables projets dont je suis à l’initiative créent ces emplois qui font si cruellement défaut.

     Plutôt que de me stigmatiser, l’Etat se doit donc me remercier.

     Non, je ne profite pas des dérives de l’ « assistanat ». Les indemnités que l’Etat me verse sont celles pour lesquelles je cotise. Elles sont par ailleurs misérables. Pour tout le travail effectué sans compter, je gagne au mieux 46 Euros 23 cent par jour.

     Non, je ne « profite donc pas des dérives de l’assistanat », je travaille juste beaucoup pour très peu. Non, je ne vous coute rien. Je travaille sans compter pour offrir à ce monde la part d’imaginaire sans laquelle il irait tout droit à la mort.

     Non, je ne suis pas une fraudeuse. Il est vrai que souvent je ne paie pas le bus en fin de mois, que je fais les poubelles du Champion, que mes chaussettes sont trouées, que je connais bien les huissiers. Non, je ne suis pas une fraudeuse, car si j’en suis une, c’est que alors je n’ai aucun mérite et que je suis « en trop ». Fraudeuse, je deviens alors la cible qui permet à l’Etat d’afficher sa vertu.

Or je ne fraude pas, je suis juste pauvre.

     « Chômeuse », « inadaptée », « profiteuse », « fraudeuse », je bannirai tous ces noms.

     Je dirais juste ce soir que je suis une espèce en voie de disparition.

     300 personnes, 300 artistes ont déjà depuis un an perdu ou vu amputés une partie de leur droit à une libre existence et à la libre création.

     Et cela continue et cela continuera.

     Je ne me tairai donc pas.